Cette autre femme

CETTE AUTRE FEMME

Aujourd’hui, je m’éveille enfin à la vie.

J’ouvre les yeux et je croise le regard de cette femme.

Cette femme qui me parle silencieusement depuis tant d’années, mais que je n’ose écouter.

Cette femme qui est bien différente de celle que vous connaissez.

Cette femme qui, longtemps je l’ai crue, méritait d’être oubliée, dissimulée, enterrée.

 

Il m’aura fallu trente-cinq années.

 

Trente-cinq années pour m’apercevoir que cette femme est une force dormante en moi…

Et non un ennemi à combattre.

Une force authentique, fragile, vulnérable.

Un talent inavoué, bafoué, qui souhaite maintenant s’exprimer.

 

Pourquoi l’avoir méprisée pendant toutes ces années?

Parce qu’elle ne cadrait pas, tout simplement.

 

Combien sommes-nous prêts à sacrifier pour nous faire accepter?

Beaucoup.

 

Je suis donc partie en guerre contre moi-même,

dans l’espoir qu’un jour, je trouverais la paix d’esprit.

 

Malheureusement, sur le champ de bataille, j’y ai laissé bien des plumes.

J’ai vu ma confiance et mon estime personnelle partir en vrille,

pour ne plus jamais revenir.

J’ai vu mon cœur saigner, ma conscience pleurer et ma tête exploser en mille morceaux.

J’ai rencontré la colère, la haine, l’agitation, l’incompréhension, la tristesse, la peur, l’isolement et le désespoir.

 

J’ai cru être éteinte pour toujours.

 

J’ai dû me rendre jusqu’au bout de mes forces, au bout de ma souffrance,

pour comprendre que cette autre femme ne me quitterait jamais.

Qu’elle faisait partie de moi et qu’elle en avait assez de se terrer dans les profondeurs.

Alors, j’ai choisi de l’accepter comme alliée et de la laisser briller.

 

Je vous la présente donc.  Je suis autiste Asperger.

 

Qu’est-ce que cela veut dire?

 

Que je perçois le monde différemment.

Ma façon de voir n’est pas meilleure que la vôtre, c’est juste une autre façon de voir la vie.

 

Par contre, les répercussions sont immenses.

Les choses qualifiées de banales pour vous sont pour moi extrêmement difficiles. Et vice-versa.

 

Avoir à dire bonjour à un étranger m’effraie,

alors que je peux me concentrer des heures sur le même sujet sans jamais m’arrêter.

 

Je peux emmagasiner des tonnes d’informations dans mon cerveau,

alors que les activités sociales m’épuisent complètement.

 

Je peux résoudre des problèmes complexes,

alors que d’entretenir une simple conversation est un mystère.

 

Pour exprimer ma joie, je tape des mains et tourne sans arrêt sur moi-même comme un petit enfant,

pourtant les gens me trouvent froide et snob.

 

Je gère mal mes émotions, puisqu’elles sont d’une intensité désarmante.

Je suis sois hyper triste ou hyper heureuse. Il y a rarement d’entre-deux.

 

Mon activité cérébrale ne cesse jamais,

or je n’arrive pas à communiquer efficacement mes pensées.

Je vis ainsi un grand paradoxe: j’aurais tant de choses à partager,

tant de connaissances et de savoir à transmettre,

mais je ne trouve ni les mots ni la façon…

 

Tout va trop vite pour moi.

Le temps que mon esprit assimile toute l’information,

mon interlocuteur est déjà en train d’aborder un autre sujet.

Je suis constamment en rattrapage, décalée par rapport à l’autre.

Ainsi donc, je parais distraite.

Pourtant, si vous saviez toute l’énergie que je déploie pour arriver à vous suivre…

 

J’ai une surcharge sensorielle.

Je capte les bruits, la lumière, les odeurs d’une façon si intense que cela me déconcentre constamment.

J’arrive difficilement à gérer cette surcharge, ce qui me pousse à l’isolement.

Conséquemment, je passe pour une «sauvage».

 

Pourtant, j’adore être en présence de mes proches.

Or, lorsque la rencontre se prolonge, je me sens coupable d’avoir à leur dire que je préférerais être chez moi.

Deuxième paradoxe: j’ai besoin de contact humain, mais cela m’épuise.

 

Je suis d’une naïveté enfantine.

Je ne comprends rien au mensonge, au sarcasme et je prends tout au pied de la lettre.

Imaginez le nombre de fois où on a abusé de cette belle naïveté…

 

Dans mes temps libres, je préfère acquérir des connaissances plutôt que de socialiser.

J’ai une soif d’apprendre insatiable, qui me pousse à me réfugier dans les livres.

J’adore la compagnie des gens plus âgés, puisque ceux-ci ont beaucoup à m’enseigner.

Je n’ai qu’à les écouter et à hocher la tête, tout en assimilant le maximum de données.

Troisième paradoxe: j’aime échanger avec les gens, mais pour moi,

c’est uniquement dans un but utilitaire.

 

Voilà pourquoi je pose autant de questions, ce qui peut gêner les autres et les mettre mal à l’aise.

Ce n’est pas tout le monde qui est prêt au petit déjeuner à répondre aux questions:

«Qui suis-je?», «Comment fonctionne l’univers?»

 

Je ne comprends rien aux conventions sociales. J’ai réussi à les déchiffrer, à les connaître, mais pour moi, elles ne font aucun sens. Et absolument TOUT doit avoir du sens.

L’injustice et la violence m’affectent profondément. Voilà pourquoi je ne lis pas les journaux, je ne regarde pas les nouvelles, ce qui réduit énormément mes possibilités d’échange avec les autres.

Par contre, parlez-moi des progrès de la science et des découvertes archéologiques et vous verrez mes yeux s’écarquiller!

Mon monde intérieur est d’une complexité ahurissante et me tient éveillée la nuit.

Je n’ai de cesse de me questionner, sur les petites choses comme sur les grandes.

Même au repos, mon corps est tendu et n’arrive pas à se détendre.

D’ailleurs, je ne sais pas trop quoi faire avec ce corps…

 

Tant de différences entre vous et moi,

qui m’ont fait croire toutes ces années que j’étais anormale et indigne d’être aimée.

Je me suis camouflée pour ne pas me faire démasquer,

je me suis adaptée, en croyant ainsi avoir une chance d’être appréciée.

 

Or, aujourd’hui, j’accepte enfin ma différence, celle de ma fille

et de milliers de gens à travers le monde qui, comme moi,

ne veulent qu’une chose:

qu’on les reconnaisse pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’on veut qu’ils soient.

 

Si j’écris ce message, c’est pour sensibiliser la population à l’autisme

et particulièrement au syndrome d’Asperger.

La souffrance invisible que nous vivons,

lorsque nous ne comprenons pas ce qui se passe en nous, peut être destructrice.

Par contre, lorsqu’elle est identifiée, elle peut servir de propulseur et générer une grande force.

Elle peut transformer la vie d’un individu et d’une famille entière.

1 Comment

  1. Mille mercis à cette Autre Femme, au nom de l’humanité, pour ce vibrant témoignage qui résonne en chacun, car les bleus à l’âme et au coeur ne sont-ils pas un dénominateur commun à l’humanité entière ?

    En éclairant le débat/échange entre les Humains avec une vraie humilité, vous l’élevez d’une octave et je vous en suis reconnaissant, Gente Dame, car vous faites monter le taux vibratoire.

    En effet, il ne devrait pas exister d’autres normes sociales que celles inspirées par la hauteur de vue qu’accorde le regard de l’aigle, appliqué à la responsabilité collective pour en tirer les règles de responsabilité individuelle, compte tenu de la nature humaine aggravée par le Babylone shitstem.
    Mais le regard de l’aigle, c’est surtout le zoom passant du macrocosme au microcosme.
    L’Aigle zoome pour détecter une proie avant de fondre dessus pour s’en nourrir, et démarrer un processus de transfert d’énergie prolongé par les insectes et les vers, la vie continue…

    Ceux qui ont développé le regard de l’aigle comprennent à quel point l’éclairage offert par Virginie est précieux car il est sain par essence.

    Et comme on dit au Québec, ça c’est pas pire ! ; – )

    Sincères hommages d’un chevalier du Pays Cathare Pyrénéen à une éveilleuse de l’aube.

    Vers la Lumière
    Salik de Bonnault (guetteurdelaube.com)

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2017

Theme by Anders NorenUp ↑

Abonnez-vous à ma newsletter et recevez gratuitement le livre: Réorienter sa vie!